Chères lectrices, chers lecteurs,
On murmure dans les rayonnages. On se demande, entre deux chapitres, qui peut bien tenir la plume de cette gazette. Certaines la disent bibliothécaire à la retraite, d'autres libraire insomniaque, quelques audacieuses jurent l'avoir aperçue un soir d'orage, un marque-page à la main, dans le rayon des sagas en douze tomes. Cette archiviste a le regret de vous annoncer qu'elle ne confirmera rien. Elle consent toutefois, dans un rare élan de générosité, à semer quelques indices. Qu'ils soient lus avec attention, car ils ne seront pas répétés. Que l'on se le tienne pour dit : votre servante a toujours aimé tenir la plume, sans jamais avoir eu l'ambition d'écrire un roman. Les intrigues, elle préfère les commenter. Se glisser dans le monde des autres, le rebâtir en pensée pierre par pierre, prêter un visage à chaque personnage et un parfum à chaque château. Toujours dans la lune, dit-on d'elle. Candide, jamais : on ne dépoussière pas des étagères pendant des années sans apprendre à lire entre les lignes. Ses premières larmes de lectrice remontent à 2011, entre les pages de Rouge Rubis, quand une adolescente découvrait qu'on pouvait voyager dans le temps, visiter les siècles comme on visite les salons, déjouer un complot vieux de plusieurs générations et s'éprendre au passage. Le livre refermé, il était trop tard : le mal était fait, et il ne s'est jamais guéri. Depuis, ses goûts sont connus de quiconque sait observer. Un véritable worldbuilding, une magie qui obéit à des règles, des créatures, des intrigues de cour où chaque sourire cache une lame, ou une rentrée dans une université qui n'a rien d'ordinaire. Une carte inconnue à déplier en première page, des peuples et des mots nouveaux à apprivoiser, une intrigue qui s'étire sur plusieurs tomes et dont on attend la suite en comptant les jours. Des amours semées d'embûches, comme dans la vie, car enfin, qui attend encore le prince charmant et son carrosse ? Et des méchants, de vrais méchants, sans foi ni loi, qui glacent le sang et font douter de leur humanité. Que l'un d'eux, réputé pour sa cruauté, s'avise d'éprouver des remords pour une broutille, et le livre est refermé sur-le-champ, sans procès ni appel. Car cette archiviste a des principes. Elle a longtemps fini chaque livre par devoir, comme on termine son assiette, et en a payé le prix en pannes de lecture interminables. Désormais, elle abandonne sans le moindre scrupule : il y a bien trop de livres en ce bas monde pour sacrifier une page de plus à un ennui poli. On raconte même que la première page lui suffit pour flairer un coup de cœur, et qu'une belle plume la retiendra toujours, quand bien même tout le reste vacillerait. Fallait-il s'étonner, dès lors, qu'une lectrice nourrie aux confidences de Gossip Girl et aux chroniques de Lady Whistledown, égarée volontaire dans les couloirs feutrés de la dark academia, finisse par ouvrir sa propre gazette ? Elle y donne ses avis livresques, ses recommandations, ses coups de cœur et ses déceptions, et bien plus encore, et réunit enfin sous un même toit toutes celles et ceux qui lisent comme elle. Autant vous l'avouer, elle vit son rêve, et compte bien le faire durer. Pour le reste, le mystère demeure. Si elle était un personnage, elle serait la vieille femme énigmatique qui semble déjà connaître la suite de l'histoire de l'héroïne, et qui ne parle que par énigmes. Les corbeaux perchés sur le noyer, le vent qui se lève, l'odeur du papier qui jaunit veillent sur les étagères. Un tintement annonce une nouvelle venue, le fantôme s'efface, et une autre créature prendra bientôt sa place. Que celles qui ont compris gardent le secret. Vous ne saurez jamais qui je suis. Moi, je sais déjà ce que vous lirez ensuite.



























































































































